Mépriser le savoir par mesure d’économie

Lettre que j’ai co-signée avec trois collègues du Cégep de Saint-Laurent et qui a été envoyée au Ministre avec des centaines de signatures récoltées en quelques jours.

Voir la liste complètes des signatures — ou ajouter la vôtre !

Monsieur Duchesne,
Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie,

Quand votre collègue Stéphane Bédard, président du Conseil du trésor, envisage de réévaluer à la baisse la tâche des professeurs de cégep, et ce, en deçà de celle des professeurs du primaire et du secondaire, qu’il projette également de nous refuser la reconnaissance de la maîtrise et du doctorat, dénotant ainsi une méconnaissance étonnante, et inquiétante, de l’enseignement supérieur, nous nous attendons à ce que vous montiez au créneau pour défendre cet enseignement dont vous avez la responsabilité.

Certes, nous n’avons pas charge d’âmes de mineurs (encore que… les étudiants de première session ont souvent 17 ans), mais nous avons l’immense responsabilité de préparer de jeunes hommes et femmes aux études universitaires et, dans le cas des programmes techniques, à l’entrée dans la vie professionnelle, mais également à la vie citoyenne. Notre travail consiste à transmettre un héritage culturel, scientifique, intellectuel, critique et technique dont le niveau et la complexité supposent l’appropriation, de notre part, d’un bagage disciplinaire solide sur lequel s’arriment nos compétences pédagogiques. Par conséquent, la préparation de cours du niveau collégial se distingue assez fondamentalement de celle des cours du primaire ou du secondaire, fortement balisés par des devis et des manuels. Nous bâtissons nos cours au fil des ans; chacun d’eux est fondé sur des heures, des semaines, des mois et des années de recherche, ce à quoi nous servent directement nos habiletés de chercheurs développées au cours de nos études de deuxième et troisième cycles ou par un long travail d’approfondissement et d’adaptation des connaissances disciplinaires spécialisées déjà exigées pour l’entrée dans notre profession. Ce n’est pas pour rien que 40 % des professeurs de cégep sont munis d’un diplôme de maîtrise ou de doctorat. Or, si l’on en croit les intentions de votre collègue du Conseil du Trésor, non seulement nous mériterions une baisse de salaire, mais nous ne serions plus à même de faire reconnaître ces diplômes.

Par ailleurs, la collégialité au cœur du fonctionnement en départements, un principe fondamental de l’éducation supérieure que semble méconnaître le Conseil du trésor, nous pousse tous à participer à un processus de réflexion autour de nos connaissances disciplinaires. Nous participons à de multiples comités, élaborons des plans-cadres à partir des devis de votre ministère (pensez donc au travail de réflexion que va représenter la refonte des cours dans le cadre du nouveau programme Arts, lettres et communication…), consacrons de nombreuses heures hors des cours à rencontrer nos étudiants, mettons sur pied des Centres d’aide pour les élèves en déficit de connaissances en français, en philosophie, en mathématiques, etc. Et nous trouvons encore le moyen de participer activement à la recherche et à la diffusion du savoir dans nos domaines respectifs, en rédigeant des articles, en participant à des colloques, à des groupes de recherche et à des projets créatifs et techniques, en collaboration avec nos collègues universitaires, qui reconnaissent, eux, nos compétences de chercheurs. Cette activité qui nous stimule enrichit nos cours. Les premiers bénéficiaires en sont nos étudiants.

Vous pourriez signaler à votre collègue qu’on ne parviendra jamais à convaincre les étudiants de persévérer dans leurs études si le savoir, au Québec, appauvrit. On ne cesse de nous marteler que les étudiants devraient payer leurs études universitaires parce que, plus tard, ils en tireront un meilleur salaire. Or, non seulement ce raisonnement est-il fallacieux, mais ce réajustement à la baisse de l’échelle salariale des professeurs de cégep et le retrait de la possibilité de faire valoir nos diplômes prouvent exactement le contraire. Non seulement nous ne devrions pas voir notre tâche réévaluée à la baisse, mais nous devrions la voir mieux évaluée qu’elle ne l’est aujourd’hui.

D’une main, on nous prêche « l’économie du savoir » et de l’autre, on méprise ce savoir par mesure d’économie. Faudrait savoir…

Nous avons la conviction que ces enjeux, qui concernent directement votre mandat et l’avenir de l’éducation au Québec, ne peuvent vous laisser indifférent et nous nous attendons à vous entendre.

Brigitte Faivre-Duboz, professeure de littérature, cégep de Saint-Laurent

Co-signataires
Frédérique Bernier, professeure de littérature, cégep de Saint-Laurent
Yannick Delbecque, professeur de mathématiques, cégep de Saint-Laurent
Anne-Marie Voisard, professeure de psychologie, cégep de Saint-Laurent

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