Les positions syndicales implicites, un frein au changement ?

Cet article a été initialement publié dans le numéro 91 de la revue à bâbord !

Les différentes visions du syndicalisme ne sont pas suffisamment expliquées et débattues. Elles déterminent pourtant les orientations, les moyens d’action et même le fonctionnement des syndicats.

Les structures démocratiques des organisations syndicales québécoises sont généralement assez semblables. Le rôle et le fonctionnement de ces structures sont cependant interprétés de manière variable selon deux visions qui s’opposent, nommément, une conception verticale centralisatrice et une autre, horizontale et participative. Il faut se demander qui détermine les stratégies et les positions d’un syndicat : une « direction syndicale » élue, ou les membres, à travers les assemblées générales ?

Par exemple, dans une conception verticale du syndicalisme, les comités exécutifs ayant la responsabilité de coordonner l'organisation syndicale nationale ou locale sont conçus comme des conseils d’administration, ayant un grand pouvoir décisionnel entre les assemblées générales et pouvant même aller à l'encontre des décisions prises pendant ces rassemblements. Dans une conception horizontale, les comités exécutifs consultent leurs assemblées générales avant toute décision allant au-delà des mandats qui leur ont été donnés. Une limitation de la durée et du nombre des mandats des membres du comité exécutif est privilégiée dans une conception participative du syndicalisme. Souvent, selon cette approche, les membres de l’exécutif sont assis parmi les membres dans les assemblées plutôt que face à ceux-ci.

Les conseils syndicaux – des assemblées réunissant un petit nombre de membres, tenues régulièrement entre les assemblées générales – peuvent être vus verticalement, comme une façon de consulter les membres sans passer par une assemblée générale ou horizontalement, comme un moyen pour les membres d’encadrer le travail du comité exécutif.

La présence des délégations représentant les assemblées générales locales aux différents regroupements de syndicats (fédérations, centrales, etc.) est un élément clé de la démocratie syndicale, permettant la création de positions collectives à grande échelle. Certains syndicats y participent rarement, alors que d’autres se font un devoir d’y être toujours représentés. La considération accordée à cette participation peut être modulée selon les sujets traités. Dans une conception horizontale, une délégation doit avoir consulté sa propre assemblée générale locale avant de prendre position en son nom. Dans une conception verticale, ce rapport est inversé : ce sont les délégations qui doivent défendre les positions communes auprès des membres locaux.

Éducation et information

L’éducation et l’information sont essentielles à la démocratie syndicale, celle-ci ne se limitant pas à l’acte de voter lors d’assemblées. Dans une conception verticale, l’information est transmise des exécutifs vers les membres, alors que dans une conception horizontale, elle trouve son origine chez les membres elles- et eux-mêmes. Le rôle accordé aux journaux syndicaux permet d’illustrer ces différentes visions. Certains leur reprochent de servir à propager la vision de l’exécutif en place plutôt que d’être des lieux de débat. Encourage-t-on tous les membres à publier des articles dans ces journaux, même des textes avec des positions contraires à celles des exécutifs ou des assemblées générales ? Ou limite-t-on leur rôle à la diffusion des positions des membres de l’exécutif ?

La place donnée à l’information et à l’éducation syndicale dépend aussi de celle accordée au syndicalisme dans la société. Par exemple, Marcel Pépin croyait nécessaire la formation politique générale des membres pour faire « concurrence au monopole idéologique de la classe dominante », plutôt que de limiter la formation aux questions directement liées aux activités de base des syndicats.

Autonomie

Concernant l’autonomie des travailleuses et travailleurs, certain·es considèrent que le syndicalisme doit limiter le plus possible le pouvoir patronal et le « devoir de loyauté », voire viser l’autogestion des entreprises ou des organisations. D’autres acceptent plutôt la relation de pouvoir entre patrons et employé·es et limitent les revendications autonomistes. Dans certains cas, le syndicat est même conçu comme une forme de comité d’employé·es servant à donner des avis aux patrons : les questions traitées sont alors principalement reliées aux demandes patronales. Mais dans d’autres cas, les militant·es se méfient des consultations initiées par l’employeur, qui sont parfois perçues comme de l’ingérence et comme un moyen de créer une adhésion aux idées patronales. La tolérance ou non au passage de rôle de représentant syndical à celui de patron est une autre conséquence de la position sur l’autonomie des travailleuses et travailleurs : ces « transfuges » sont symptômes d’une faible indépendance entre syndicat et patrons.

Capital et État

Il existe différentes positions syndicales sur le capitalisme. La position dominante est d’accepter le capitalisme, soit parce qu’on le croit « désirable », soit parce qu’on le considère comme indésirable, mais inévitable. Dans le premier cas, on pense qu’il est juste que propriétaires et patrons s’enrichissent. Si on accepte que le capitalisme soit une réalité contre laquelle il est impossible de lutter, il faut alors en diminuer les effets négatifs.

Pour ce faire, il est possible de privilégier des actions au sein même des institutions de l’État, à travers les tribunaux, les élections ou l’implication dans un parti politique travailliste ou prosyndical, ou en tentant d’influencer le gouvernement en place par la participation à des consultations gouvernementales et des rencontres avec des personnes élues. On peut plutôt privilégier les moyens de contestation politique hors des structures de l’État, comme les manifestations, l’amélioration de l’autonomie des travailleuses et travailleurs, les grèves et la désobéissance civile.

Enfin, on peut aussi penser qu’il faut remplacer le capitalisme par un système plus juste. Dans ce cas, il y a aussi deux visions : agir au sein de l’État ou hors de celui-ci.

Ces différentes conceptions mènent aussi à des positions différentes au sujet de l’encadrement juridique des syndicats. S’ils acceptent cet encadrement comme légitime, les syndicats doivent limiter leurs actions à ce qui est légal. Certain·es considèrent au contraire que le droit est un instrument au service de la classe dominante, limitant injustement l’action syndicale. L’utilisation de la grève comme moyen de pression marque bien la différence entre ces deux positions : son exercice doit-il être limité aux périodes prévues par la loi ou la grève peut-elle être utilisée en tout temps ?

Syndicalisme de combat et deuxième front

Le regretté sociologue Jean-Marc Piotte distingue trois positions syndicales : le syndicalisme de boutique, qui considère l’autorité patronale comme légitime et tend à la défendre en s’opposant à toute forme de conflit, notamment à la grève ; le syndicalisme d’affaire, qui reconnaît aussi la légitimité de l’autorité patronale, mais considère que patrons et salarié·es sont égaux et doivent se partager les profits ; et le syndicalisme de combat (ou de lutte), qui considère que l’action syndicale doit s’attaquer au capitalisme pour limiter l’exploitation des travailleuses et travailleurs à l’aide de conventions négociées et s’attaquer aux droits de gérance. Dans ce dernier cas, la lutte doit être constante et ne pas se limiter aux périodes de négociations.

Le syndicalisme au Québec est dominé par une forme de syndicalisme d’affaire qui conserve un certain nombre de revendications sociales visant à améliorer les conditions de vie des travailleur·euses, au-delà des conditions de travail. Ces revendications sont regroupées à la CSN sous le nom de « deuxième front » pour les distinguer de celles du « premier front » limité aux conditions de travail. La lutte sur le « deuxième front », telle qu’elle a été initialement décrite par Marcel Pépin en 1968, faisait davantage partie du syndicalisme de combat, visant le remplacement d’un système où travailleuses et travailleurs sont exploité·es. Selon une étude d’il y a quelques années1, le syndicalisme au Québec et au Canada accepte en général le capitalisme et cherche à le rendre plus équitable par la social-démocratie. Notons enfin que dans le discours syndical, la lutte contre le capitalisme a été largement remplacée par la lutte contre les effets de l’idéologie néolibérale, une forme particulière du capitalisme.

Le syndicalisme gagnerait-il à clarifier les diverses orientations sous-jacentes aux prises de décisions ? Cela pourrait-il aider les militant·es qui souhaitent infléchir le type de syndicalisme de leurs organisations ? Il est en tout cas difficile de se mobiliser pour transformer les positions du statu quo syndical si elles ne sont pas nommées.

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