(GAFAM) – Conclusions

Cet article a été initialement publié dans le numéro 97 de la revue à babôrd !

J’ai proposé précédemment dans cette série d’articles une synthèse de ce qui fait la domination des GAFAMs. Nous pouvons maintenant chercher ce qu’il y a de commun à leurs histoires respectives.

L’objectif initial de cette série était de résumer ce qu’on reproche concrètement à chacune de ces compagnies et de mieux comprendre la nature de leurs activités. Cela m’apparaissait nécessaire après avoir constaté que l’on confond parfois la critique des GAFAMs avec une critique des « médias sociaux », sans tenir compte de la diversité des activités de ces géants.

En guise de conclusion, nous chercherons à déterminer si le phénomène des GAFAMs est dû à une particularité du numérique ou bien s’il est l’effet naturel de la mécanique capitaliste.

Une histoire de tournevis

Considérons l’histoire d’une compagnie fictive produisant un objet simple, utilisé autant dans l’industrie que chez les particuliers : le tournevis.

La compagnie Turnu a récemment pris la première place dans son secteur d’activité. Le fondateur de la compagnie a eu quelques idées nouvelles concernant l’outil, ce qui explique le succès de son produit. À l’aide d’un dispositif de son invention placé au bout du manche, il est pratiquement impossible de rendre une vis inutilisable en faisant de faux tours. Le brevet obtenu assure à Turnu l’utilisation exclusive du dispositif. Les revenus d’un premier succès commercial à l’échelle nationale permettent à Turnu d’investir pour développer une version électrique du tournevis ainsi qu’une gamme de tournevis destinés à un usage industriel.

La commodité du nouveau dispositif est telle qu’il est rapidement adopté comme outil de choix à l’échelle mondiale et par toutes les organisations privées et publiques faisant usage de tournevis. Turnu est maintenant en bourse et ses actionnaires demandent un plan pour accroire leurs dividendes. La compagnie y parvient en adoptant différentes stratégies : la recherche intensive sur le processus de fabrication permet de réduire les coûts de production de 5 %. L’inventivité de l’équipe d’ingénieurs a aussi permis de diminuer les coûts des matières premières tout en développant un tournevis industriel plus léger. Quelques petites compagnies réussissent à créer des dispositifs stabilisateurs concurrents assez originaux pour ne pas enfreindre le brevet de Turnu, mais les capitaux mondiaux de Turnu lui permettent d’acheter ces brevets, voire les compagnies qui les détiennent avant que leur compétition ne devienne un problème.

Malgré le fait que Turnu est maintenant la plus profitable de tout son secteur industriel, la pression des investisseurs pousse Turnu encore plus loin dans la quête de profit. Après avoir embauché une firme d’avocats spécialisés dans l’action antisyndicale et sous-traité le gros de sa production à une usine dans un pays où les normes du travail sont très faibles, elle se tourne vers l’évitement fiscal. Tous ses profits internationaux seront dorénavant enregistrés dans une banque d’une île État du Pacifique, ce qui lui permet de payer moins de 4 % d’impôt sur ses revenus. Elle trouve aussi une nouvelle source de minerais pour fabriquer les composantes les plus délicates de son dispositif. Comme les travailleurs et travailleuses de cette mine sont principalement des enfants et qu’elle est située est dans un pays autoritaire avec un niveau de corruption élevé, Turnu peut réduire les coûts de production de chaque tournevis et ainsi augmenter ses profits.

La compagnie lance peu après une nouvelle vis, type U, totalement incompatible avec les tournevis produits par d’autres compagnies, mais pouvant réduire de 20 % le temps requis pour visser si on utilise les tournevis Turnu. La justice interviendra et Turnu se retrouvera devant les tribunaux pour avoir utilisé sa position dominante pour imposer sa vis type U. Après un procès de cinq ans, elle s’en tirera avec une entente hors cour avec le gouvernement qui la forcera à autoriser la production de vis type U par d’autres compagnies. Les producteurs voulant produire des vis de type U passent des ententes avec Turnu et bientôt les vis étoiles, carrées et plates ont pratiquement disparues des quincailleries.

Toujours plus gourmande, la compagnie utilisera les services de firmes de lobbyistes locaux, ayant à leur service des anciens élus de chacun des pays où elle est présente. Elle réussit à convaincre les gouvernements que la création d’emplois locaux dus à l’ouverture d’usines de fabrication de vis de type U méritait une généreuse subvention. Ces efforts d’influence viseront notamment à faire adopter des normes rendant obligatoire l’utilisation de la vis type U dans l’industrie et pour les travaux publics, prétextant que le gain de productivité dans les opérations de vissage réduirait les dépenses des fonds publics. Du même coup, elle tentera aussi d’influencer les programmes d’enseignement pour que l’utilisation du tournevis Turnu devienne la norme pour mieux préparer au nouveau marché du travail où le tournevis Turnu domine.

À quel moment de cette histoire avez-vous commencé à avoir envie de manifester contre Turnu ? Toutes les tactiques commerciales utilisées par la compagnie fictive l’ont réellement été par au moins un des GAFAMs. Cet exemple fictif montre cependant que ces agissements détestables ne sont pas des caractéristiques exclusives au secteur technologique.

Une nouvelle incarnation du capitalisme

Si, dans les grandes lignes, les stratégies ayant permis aux GAFAMs de devenir des géants ont déjà été utilisées par d’autres grandes compagnies, on peut se demander quelles particularités du numérique pourraient expliquer qu’ils aient pu supplanter ainsi les autres secteurs économiques. Plusieurs analyses ont déjà été proposées ; on en présente ici trois. Elles proposent différentes mises à jour de la critique marxiste du capitalisme pour tenir compte des effets propres de l’informatisation sur la production, le travail, la consommation, etc.

Selon le spécialiste de l’économie numérique Nick Srnicek, nous sommes témoins de l’émergence du « capitalisme de plateformes », c’est-à-dire une forme de capitalisme où les interactions entre fournisseurs et consommateurs de services passent par des « infrastructures numériques ». On pense immédiatement aux plateformes comme Uber, qui servent à mettre en contact des travailleurs et travailleuses avec leurs clients. Il y a cependant d’autres types de plateformes, moins connues du grand public : les plateformes publicitaires (Facebook et Google) qui vendent des informations pour mieux cibler la publicité, les plateformes industrielles, utilisées pour optimiser la production ou la distribution industrielle, et même les « plateformes de plateformes », souvent appelées « infonuagique », servant à simplifier la création de nouvelles plateformes. À travers le monde, les institutions gouvernementales utilisent de plus en plus les « plateformes de plateforme » d’Amazon, de Microsoft et de Google.

D’autres considèrent plutôt que nous sommes entré·es dans l’ère du « capitalisme algorithmique ». Selon cette perspective, le capitalisme repose de plus en plus sur l’exploitation d’une nouvelle ressource : les « données ». Les plus grandes compagnies accumulent ainsi d’énormes quantités d’informations sur les utilisateurs et sur les comportements collectifs. À l’aide d’algorithmes variés, ce « capital » permet l’amélioration du profilage publicitaire ou encore l’automatisation et l’optimisation de diverses tâches, comme la prise de décision ou l’organisation de services publics.

Une troisième analyse est une actualisation du concept d’« économie de l’attention », introduit en 1969 par Herbert A. Simon. Déjà à cette époque, certains économistes considéraient que la production industrielle était partiellement remplacée dans le cycle économique par la connaissance et l’information. Pour Simon, « l’attention » nécessaire pour la production de ces deux nouvelles ressources était une donnée économique et pouvait être analysée selon la logique de l’offre et de la demande. Le concept a été repris et adapté à la critique de la réalité récente, notamment en considérant l’attention comme une forme de travail.

Le choc avec l’immatériel

On ne doit pas oublier certaines caractéristiques propres au monde informatique. Bien que les ordinateurs aient une existence matérielle, les logiciels et l’information qu’ils manipulent sont immatériels. Contrairement à un outil ou à un livre, un logiciel ou un fichier de données peut être dupliqué et distribué à l’infini à un coût pratiquement nul. Les mécanismes tels que les droits d’auteur et les brevets, élaborés bien avant cette possibilité, ont été exploités par l’industrie informatique pour imposer sa conception de l’utilisation et du développement des logiciels. Une conception guidée par les perspectives de croissance de leurs revenus et non par le bien commun.

L’organisation complexe des interactions numériques fait aussi oublier l’existence de conventions techniques qui font en sorte que les outils informatiques peuvent interagir entre eux de manière fluide. Ces « standards » sont adoptés par différents mécanismes sur lesquels le public a peu d’influence. Un jeu de pouvoir important s’exerce en coulisses pour que ces conventions techniques soient à l’avantage d’une compagnie ou d’une autre. La popularité d’un produit est un atout important dans ce jeu de pouvoir. Cette notoriété est elle aussi une forme de capital pour des géants du numérique. La valeur d’un outil informatique semble souvent être liée davantage au nombre de personnes qui l’utilisent qu’à son efficacité réelle pour accomplir une tâche.

Et si c’était une affaire de capital… financier

Ces nouvelles conceptions de capital algorithmique, d’attention ou de notoriété sont utiles à l’analyse, mais il ne faut pas négliger le classique capital financier. La genèse des géants s’explique aussi par leur rôle d’investisseurs. La Silicon Valley est devenue une sorte de Wall Street de la côte ouest, un paradis de la finance dont les bulles spéculatives affectent toute l’économie, avec ses propres mythes justifiant leur importance. Comme décrit par Wendy Liu dans Abolish Silicon Valley, on y trouve une culture nocive poussant le secteur à se développer à l’aide d’investissements dans des « startups » ou dans des projets aux promesses mirobolantes. L’autrice rappelle que les investissements visant à développer ou exploiter de nouvelles idées sont guidés par des objectifs financiers et non par des objectifs sociaux.

Un mythe répandu dans le milieu informatique est que toute idée menant à s’enrichir doit nécessairement être bonne pour la société. Une variante de ce mythe est qu’une idée informatique rentable libère les travailleuses et travailleurs du travail répétitif tout en augmentant la productivité. Le plus souvent, ces innovations sont conçues avant tout pour augmenter les profits des compagnies qui les utilisent. En réalité, elles n’apportent rien de bon pour leurs employé·es qui, au mieux, voient se détériorer leurs conditions de travail ou, au pire, doivent se trouver un nouveau travail.

Les GAFAMs ne sont que les cinq compagnies ayant la plus grande capitalisation boursière, c’est-à-dire les cinq compagnies pour lesquelles les investisseurs sont prêts à débourser le plus en bourse. Cette définition montre que ce statut est le reflet d’une perception généralisée de leur potentiel de croissance. L’expression « GAFAM » est donc un raccourci provenant du monde de la finance pour mieux désigner sur quelle compagnie il serait avantageux de parier. Elle est déjà désuète : en plus des changements de noms de certaines de ces compagnies, une grande dégringolade boursière dans la dernière année a changé la donne. Alors que Meta/Facebook passait au 8e rang, la compagnie pétrolière Saudi Aramco, quant à elle, s’élevait au 3e rang mondial.

L’adoption de l’expression « GAFAM » pour la critique des géants du numérique, par exemple dans plusieurs titres d’ouvrages récents et même dans le titre de cette série de textes, est sans doute une erreur qui peut avoir semé une certaine confusion. Elle peut détourner l’attention des autres compagnies en tête du capitalisme mondial dans une diversité de secteurs économiques. Bien qu’au moment d’écrire ces lignes, les GAFAMs occupent à eux seuls environ le quart de la capitalisation boursière totale des 100 plus importantes compagnies, les noms de ces autres géants font aussi partie du quotidien de milliards de personnes : Visa, Mastercard, Coca-Cola, McDonalds, Nestlé, Starbucks, Johnson & Johnson, Pfizer, Novartis, Astra Zeneca, Walmart, Home Depot, Cosco, United Parcel Services, L’Oréal, Dior, Shell, Nike, Boeing, Toyota, Tesla, Adobe, Samsung, Verizon, Total, Netflix, la Banque Royale du Canada, Phillip Morris, Walt Disney, etc.

L’inventivité et la créativité technologique et logistique ont un impact immense sur la vie de tous·tes et cela n’est pas exclusif au numérique. Doivent-elles fatalement être au service du capitalisme ? Peut-on imaginer un développement technologique guidé par le bien commun et sans dépendre d’intérêts capitalistes ? C’est un champ d’action qui mériterait d’être davantage investi par la gauche. 

S’affranchir de Facebook

Article de Claude Vaillancourt et moi-même, initialement paru dans le numéro 88 de la revue à bâbord !

Facebook a réussi l’exploit de s’imposer comme carrefour de communication indispensable, y compris auprès des groupes qui devraient être ses adversaires naturels. Comment en sommes-nous arrivés là et comment penser un militantisme qui aille au-delà des réseaux sociaux ?

Le livre noir de Facebook a été écrit plusieurs fois. Cette entreprise est l’une des plus puissantes au monde, et son expansion s’est faite sous le mode de la prédation. Elle attire vers elle les revenus de la publicité sans offrir de contenu original, au détriment des autres médias. Avec la complicité implicite de ses usagers, y compris les organisations du mouvement social, elle permet aux publicitaires d’entreprendre des campagnes mieux ciblées que jamais. Elle contribue à la diffusion de mensonges, de théories farfelues et de discours haineux.

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Lobbyisme des géants d’Internet

Cet article est initialement paru dans le dossier Lobbyisme. Le pouvoir obscur du numéro 96 de la revue à bâbord !

Il n'est guère surprenant que les géants d’Internet influencent le monde politique à leur avantage, comme le font toutes les entreprises possédant énormément de capital. Le lobbyisme a joué un rôle essentiel à leur développement, même si on voudrait nous faire croire que c’est la pure « innovation » qui en est la clé.

Le lobbyisme exercé par les géants d’Internet n’est pas très différent, dans ses grandes lignes, des stratégies d’influence politique des compagnies dominantes dans d’autres secteurs économiques : rencontres multiples avec des personnes ayant des charges publiques, financements de candidat·es politiques et de think tanks, campagnes de similitantisme, etc.

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GA(F)AM – La tyrannie de la popularité

Cet article a initialement été publié dans le numéro 94 de la revue à bâbord !

Si on compare les cinq géants technologiques par leur capitalisation boursière, Facebook arrive en dernière position. Difficile de quitter Facebook sans compromettre les liens avec nos proches.

Le site est lancé dans la controverse en 2004 comme outil de réseautage entre étudiantes et étudiants d’Harvard. L’utilisation de photos sans consentement a presque mené son créateur à l’expulsion de l’université. Le site sera par la suite offert à d’autres universités américaines pour être ouvert au public à partir de 2006. Il sera rejoint par un nombre de personnes en croissance régulière pour atteindre aujourd’hui 2,7 milliards d’utilisateur·rices actif·ves mensuellement, soit approximativement un tiers de la population mondiale. C’est le troisième site Web le plus visité et il est utilisé par près de 6 internautes sur 10. Un site aussi populaire est une mine d’or publicitaire que le géant exploite au maximum. Ainsi, près de la totalité de ses revenus de 118 milliards $ US en 2021 proviennent de la publicité ciblée affichée sur ses différentes plateformes (Facebook, Instagram, WhatsApp). À l’instar des autres géants technologiques, Facebook a pratiqué pendant des années l’évitement fiscal à grande échelle.

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Les positions syndicales implicites, un frein au changement ?

Cet article a été initialement publié dans le numéro 91 de la revue à bâbord !

Les différentes visions du syndicalisme ne sont pas suffisamment expliquées et débattues. Elles déterminent pourtant les orientations, les moyens d’action et même le fonctionnement des syndicats.

Les structures démocratiques des organisations syndicales québécoises sont généralement assez semblables. Le rôle et le fonctionnement de ces structures sont cependant interprétés de manière variable selon deux visions qui s’opposent, nommément, une conception verticale centralisatrice et une autre, horizontale et participative. Il faut se demander qui détermine les stratégies et les positions d’un syndicat : une « direction syndicale » élue, ou les membres, à travers les assemblées générales ?

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G(A)FAM – Le géant des des apparences

Cet article est paru initialement dans le no 93 de la revue à babord !

L'expression « GAFAM » désigne les cinq entreprises états-uniennes, toutes du secteur technologique, ayant la plus grande capitalisation boursière. L'entreprise qui domine ce palmarès est Apple.

En début d’année 2022, Apple a battu son propre record de capitalisation boursière, c’est-à-dire la valeur totale de toutes ses actions. Elle a franchi le cap symbolique de 3000 milliards, un sommet depuis la création des places boursières. Elle devance Microsoft, la seule autre entreprise dont la valeur dépasse 2000 milliards. Ces gigantesques montants ont de quoi étourdir tant il est difficile d’en apprécier la démesure. En 2020, la valeur d’Apple était, à elle seule, plus grande que la valeur combinée des quarante entreprises les plus importantes cotées à la bourse de Paris (CAC40). Ces valeurs boursières spectaculaires reflètent la foi des investisseurs en la capacité d’innovation d’Apple.

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GAFA(M) – Adopter, étendre, anéantir

Ce texte est paru dans le numéro 92 de la revue à bâbord !

Le troisième texte de cette série sur les GAFAM porte sur Microsoft, omniprésent dans le monde du travail et dont la stratégie technico-commerciale est féroce.

Microsoft naît en 1975 pour commercialiser un langage de programmation populaire sur les premiers ordinateurs personnels. Ce n’est cependant que quelques années plus tard que l’entreprise prendra véritablement de l’importance en profitant du projet d’IBM, un géant de l’informatique de l’époque, et se lancera dans le marché des ordinateurs personnels avec un nouveau concept. À l’aide d’un coup de pouce des influents parents du futur milliardaire Bill Gates, Microsoft réussira à vendre à IBM une licence permettant d’utiliser le système d’exploitation MS-DOS que Microsoft a acheté à une autre entreprise. Un système d’exploitation étant une composante immatérielle essentielle au fonctionnement d’un ordinateur, Microsoft comprend qu’il peut générer d’importants revenus en se rendant indispensable au fonctionnement de tous les logiciels créés pour les nouveaux ordinateurs personnels d’IBM, et détourne à son avantage la réputation d’IBM bien établie dans le milieu des affaires. Microsoft a la clairvoyance de préférer une entente lui assurant un revenu pour chaque ordinateur vendu avec son système, ce que ses critiques appellent la « taxe Microsoft ».

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(G)AFAM – Ne pas être malveillant?

Article paru dans le numéro 91 de la revue à bâbord !

En 2015, Google devient Alphabet, compagnie mère chapeautant une diversité d’entreprises et de services. Au moment de cette restructuration, le code de conduite de Google est modifié et ne comporte plus la devise « don't be evil », pilier de la culture de l’entreprise depuis 2000.

À l'origine, Google est une entreprise Web proposant un moteur de recherche basé sur un algorithme très performant, développé dans le cadre des études universitaires de ses fondateurs. Son efficacité redoutable pour trouver de l’information sur la toile naissante fait en sorte que Google éclipse rapidement la plupart de ses prédécesseurs. Son succès est tel qu’à partir de 2004, on commence à utiliser le verbe « googueler » pour signifier « faire une recherche sur le Web », et ce, dans plusieurs langues. Ainsi, Google est devenu un passage quasi obligé pour toute recherche d’information en ligne. Encore aujourd’hui, environ 87 % des requêtes d’information effectuées sur la toile utilisent Google.

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G(A)FAM – Amazon ou le capitalisme mégalomane

On critique souvent les GAFAM – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft–, ces grandes entreprises ayant atteint un haut niveau de fortune et d'influence grâce à Internet. Au-delà de la grande diversité de critiques formulées à leur endroit, quel portrait général peut-on se faire de ces géants du Web ? Premier article d’une série exposant les problèmes que pose chacune de ces grandes entreprises.

Il peut sembler étrange de considérer Amazon comme un géant proprement numérique, au même titre que Microsoft ou Google. En effet, l’entreprise pourrait facilement passer pour une grande entreprise de vente en ligne et de distribution de livres et de biens matériels. Amazon a fait ses débuts, dès 1995, comme l’une des premières boutiques Web spécialisées dans la vente de livres. Son fondateur, Jeff Bezos, n’a pas choisi de vendre des livres par amour de la littérature, mais bien, de son propre aveu, par intérêt pour la croissance de son capital : il estimait que les bouquins étaient ce qui avait le plus de potentiel pour la vente en ligne. Au fil des ans, Amazon en viendra à vendre de tout.

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Sciences engagées

Voici la présentation d'un dossier sur la science que j'ai coordonné avec Élisabeth Doyon pour la revue À bâbord !

Depuis le début de la pandémie et plus qu’en toute autre circonstance auparavant, la science a été mise à l’avant-scène de notre quotidien. Jamais on n’a autant discuté publiquement de recherches scientifiques et de leurs résultats. Or, la rigueur intellectuelle exige un questionnement et un certain recul pour la validation des résultats scientifiques. La recherche en temps réel dont nous sommes les témoins peut paradoxalement créer une certaine confusion chez les non-scientifiques et les remises en question nécessaires à la progression des connaissances peuvent entraîner une perte de confiance envers les institutions et le discours scientifique.

Cette attente de résultats clairs et cohérents de la part de la science ne doit cependant pas occulter le fait que la recherche scientifique peut receler un parti pris politique, et ce, en dépit de son image de neutralité ou d’objectivité. Continuer la lecture de « Sciences engagées »

Sexe, robots et Harmony

Ce texte écrit par Isabelle Bouchard et moi-même a été initialement publié dans le numéro 83 de la revue À bâbord !

La présence de technologies dans l'univers pornographique n'est pas nouvelle. Toutefois, la récente mise en marché de robots sexuels utilisant les avancées récentes en intelligence artificielle invite à l'analyse et à la réflexion.

Harmony est une poupée sexuelle robotisée dotée d'une intelligence artificielle et conçue en Californie. C'est un robot qui est fabriqué pour ne devenir rien de moins qu'une partenaire de substitution, autant sur le plan strictement sexuel que sur le plan relationnel. Ainsi s'ouvre un tout nouveau marché de la relation à long terme, alors même que le couple est dans tous ses états. Ses créateurs misent sur l'idée que d'ici vingt ans, les humains puissent vivre « de réelles histoires d'amour » avec ces machines. Harmony est une poupée destinée avant tout à des partenaires masculins hétérosexuels, mais l'équivalent pour les femmes est disponible depuis peu. Actuellement, ce robot se détaille à près de 15 000 $ US.

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Jeux vidéos engagés

Le temps de l’engagement

Présentation du mini-dossier « Jeux vidéos engagés », dossier initialement publié dans le numéro 67 de la revue À bâbord !

Depuis quelques années, l’univers du jeu vidéo se transforme rapidement. Cette industrie est devenue au moins aussi importante que l'industrie du cinéma. Elle a rapporté aux États-Unis l'an dernier près de 23,5 milliards $US, le titre le plus populaire ayant rapporté à lui seul plus de 2 milliards $US – pratiquement autant que la production hollywoodienne Avatar. Les joueurs changent aussi : ils jouent de plus en plus sur des plateformes mobiles et la part des joueuses dépasserait maintenant de peu celle des joueurs selon des études. Au Canada, où cette industrie est importante, les développeuses de jeux vidéo ne représentent cependant que 16 % des travailleurs de l’industrie.

Le jeu vidéo a fait son entrée dans les musées comme le Museum of Modern Art de New York ou le Centre national d’art et de culture George-Pompidou, à Paris. Le monde universitaire l’étudie sous toutes ses facettes, comme nouveau média interdisciplinaire dans les facultés d’art et de littérature autant que d’informatique, ou encore comme phénomène social en sociologie ou en communications. Une scène active du jeu indépendant s’est aujourd’hui développée et explore les possibilités du jeu avec plus de créativité que l’industrie. Certain·e·s décident d’ailleurs de rendre les jeux qu’ils et elles produisent accessibles et modifiables par tous et toutes, créant ainsi des communautés de joueurs-développeurs. En outre, plusieurs ONG commandent la production de jeux pour sensibiliser le public à des enjeux qui les préoccupent. Des jeux sont ainsi produits pour apprendre, entraîner, sensibiliser ; on conçoit des documentaires interactifs sous forme de jeux.

Comme d’autres nouveaux médias ayant suscité à leurs débuts un certain scepticisme (le cinéma, la bande dessinée), le jeu vidéo est aujourd’hui reconnu comme un moyen d’expression d’idées sociales ou politiques à part entière. Voyons pourquoi.

Articles du mini-dossier

Quelle sécurité ? La criminalisation et l’impact de la violence sociale et étatique sur la liberté d’expression

Compte rendu d'un panel au Forum mondial des médias libres, initialement publié dans le numéro 65 de la revue À bâbord !

Depuis quelques années, le Forum mondial des médias libres (FMML) a lieu en marge du Forum social mondial. Les ateliers et tables rondes portent sur les « médias libres », terme assez large qui regroupe les organisations et personnes qui considèrent qu’il existe un droit fondamental à la communication et qui œuvrent à rendre l’accès à la communication le plus large possible. Les médias libres sont inclusifs, non orientés vers des objectifs économiques et abordent les thèmes mis en avant par les mouvements sociaux, syndicaux, universitaires ou culturels. Pour en savoir plus sur ce mouvement, on peut consulter la Charte mondiale des médias libres, élaborée et adoptée lors des éditions précédentes du FMML.

J’ai assisté au deuxième panel du FMML, intitulé « Quelle sécurité ? La criminalisation et l’impact de la violence sociale et étatique sur la liberté d’expression ». Pour les intéressé·e·s, un enregistrement vidéo de la rencontre est maintenant disponible en ligne.

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Points de vue syndicaux sur l’état de l’école primaire

Entrevue initialement publiée dans le dossier Ouvrir l'école du numéro 76 de la revue À bâbord !

Les enseignantes et les enseignants sont les principaux agents qui mettent en œuvre la mission de l’école primaire. Leurs syndicats ont donc un point de vue privilégié sur les enjeux de l'école primaire. Brigitte Bilodeau et Jacques Tondreau, respectivement vice-présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE-CSQ) et directeur du Service de l'action professionnelle et sociale de la CSQ, ainsi que Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), répondent à nos questions.

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Le marché de la censure

Un article que j'ai écrit en 2005 pour le defunt Bulletin FACIL, que j'éditais à l'époque où j'étais membre du CA de FACIL, pour l'appropriation collective de l'informatique libre.
Censure sur Internet et informatique libre (PDF original)

Le marché de la censure

Plusieurs grandes transnationales de l’industrie informatique participent en Chine, en Tunisie et ailleurs dans le monde au marché grandissant de la mise en place de systèmes de surveillance des utilisateurs d’Internet. Ces corporations collaborent avec les régimes répressifs sans remords apparents quand des internautes sont emprisonnés. Par exemple, Microsoft, qui a récemment collaboré à la censure faite par le gouvernement chinois[1], a annoncé en août 2005 un partenariat avec le Comité d’organisation du Sommet mondial sur la Société de l’information (COSMSI). Le président du COSMSI est Habib Ammar, ancien général Tunisien dénoncé par Reporters sans frontières, l’Organisation mondiale contre la torture, l’Association suisse contre l’impunité et d’autres organismes internationaux de défense des droits de l’homme comme étant le principal responsable de la pratique de la torture en Tunisie dans les années 1980. Ces informations sont peu rassurantes pour l’avenir d’Internet quand on se rappelle que l’objectif du Sommet est de dresser un plan pour la construction de la « société de l’information », entre autres pour la gouvernance d’Internet. D’autres corporations comme Cisco systems, Sun Microsystems et Nortel au Canada ont aussi collaboré activement à la configuration de milliers de routeurs afin qu’ils détectent l’utilisation d’expressions interdites par les régimes pratiquant la censure et afin qu’ils empêchent l’accès à des dizaines de milliers de sites Internet à travers le monde.

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Votre visage, future clé de votre vie privée?

Article initialement publié dans la revue À bâbord !, no 81 et dans Ricochet:

Dans un monde qui carbure à la sécurité, l’urgence de recourir à des moyens efficaces et inviolables pour authentifier les personnes prend l’allure d’une véritable quête. Des nouvelles technologies de reconnaissance des visages sont présentées par leurs promotrices et promoteurs comme des solutions séduisantes, mais elles génèrent aussi des inquiétudes légitimes.

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Endoctrinement technologique à l’école

Article publié dans la publié dans la revue À bâbord !, no 76.

Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) exercent déjà un contrôle sans précédent sur Internet. Afin de fidéliser leur future clientèle, ils utilisent aussi leur influence en matière d’éducation. Le matériel informatique, les logiciels, les services en ligne, les outils pédagogique et leur diffusion, certains programmes scolaires et même des méthodes pédagogiques portent leur marque.

Ces firmes ont mis en place des outils, des programmes de formation, de certification et de perfectionnement destinés exclusivement aux enseignantes et enseignants : « Apple Teacher », « Microsoft Innovation Educator », « Communauté des enseignants Microsoft », « G Suite for Education », « Google Classroom », « Amazon Inspire », « inspirED », « Facebook for Education », etc. De plus, elles dépensent des milliards en lobbying pour influencer l’élaboration des programmes scolaires – le plus souvent sans que leurs propositions aient des effets positifs. Au Québec, on assiste à l’intrusion silencieuse de Google dans les écoles primaires. En effet, on crée des comptes Google à de plus en plus d’élèves du primaire pour qu’elles et ils puissent participer à des activités scolaires utilisant des services Google – services qui n’ont rien de particulièrement innovants ou uniques et qui pourraient être remplacés par des logiciels libres équivalents. En plus de former de futurs utilisateurs et utilisatrices, Google récolte des données d’utilisation portant sur ces enfants. Comment espérer que l’éducation primaire assure le développement de l’esprit critique si elle utilise des technologies marchandes qui ciblent la clientèle des enfants avec la complicité des institutions scolaires ? Notons que l’influence de Silicon Valley sur les systèmes d’éducation ne s’arrête pas aux GAFAM. Plusieurs autres joueurs du monde informatique, de partout et de toute taille, imitent les grands et finissent par convaincre des vertus pédagogiques hypothétiques de leurs produits (ex : les tableaux blancs interactifs).

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À la recherche du téléphone éthique

Article initialement publié dans la revue À bâbord !

Pour les militant·e·s de gauche, choisir un téléphone intelligent peut s’avérer une tâche complexe. Une variété de critères éthiques existe, mais il est difficile, voire impossible, de trouver un appareil pouvant les satisfaire tous. Est-il possible de changer les pratiques des grands fabricants et autres emblèmes de l’ère techno-capitaliste?

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Propriété intellectuelle ? Tromperie intellectuelle !

*Cet article est paru dans le numéro 75 de la revue À Bâbord !

L’expression «propriété intellectuelle» est utilisée de plus en plus fréquemment depuis quelques décennies. Cette désignation terminologique est un dérivé du néolibéralisme, mais le terme est pourtant utilisé sans méfiance dans plusieurs milieux militants. Son usage donne une fausse légitimité au concept de «propriété des idées», concept auquel plusieurs s’opposent notamment lorsqu’il s’agit des brevets sur le vivant.

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Dossier — Bibliothèques: enjeux et mutations

Dossier #bibliothèques : enjeux et mutations dans la revue À bâbord. Coordonné par Anne Klein, Aline Crédeville, Olivier Charbonneau, Lëa Kim Châteauneuf, Sharon Hackett et moi-même.

Sommaire du numéro: https://www.ababord.org/Sommaire-du-no-73

Sommaire du dossier:

  • Quand la bibliothéconomie devient critique / Jean-Michel Lapointe et Michael David Miller
  • Rien n’est permanent, sauf le changement / Lëa-Kim Châteauneuf
  • Des jeux ? Voyons donc ! / Claude Ayerdi-Martin
  • Archives. Des alternatives à l’exclusion officielle / Anne Klein et Anaëlle Winand
  • Le droit de parole / Gaëlle Bergougnoux
  • La petite séduction ou les enjeux en région / Aline Crédeville
  • De l’éclatement au rassemblement / Sharon Hackett
  • Copibec ou la vie sauvage / Olivier Charbonneau
  • On n’a pas tous les livres, mais on n’en a que des bons / Collectif de la bibliothèque DIRA
  • Pour le libre accès aux publications scientifiques / Émilie Tremblay
  • Diversité et inclusion pour transformer les bibliothèques publiques / Marie D. Martel

L’informatique en démocratie directe

Entrevue avec Antoine Beaupré, membre du projet Debian. Propos recueillis par Yannick Delbecque. Entrevue publié dans la revue À bâbord, no 71, pp 24 et 25.

Le congrès annuel des développeur·e·s du système d’exploitation libre DebianDebConf 2017 – a eu lieu en août dernier pour la première fois à Montréal. Antoine Beaupré est Développeur Debian depuis 9 ans et utilisateur depuis 15 ans.

Logo DebConf2017

ÀB ! : Qu’est-ce que le projet Debian ?

Debian est un projet visant à développer un système d’exploitation, comme Windows ou MacOS. Cependant, Debian, c’est aussi un projet social. C’est une organisation d’environ 600 personnes – programmeuses et programmeurs, gestionnaires de systèmes, graphistes, spécialistes des communications, etc. Les participant·e·s au projet proviennent d’un peu partout dans le monde et développent principalement le logiciel Debian. Debian est un système d’exploitation pouvant être installé sur des ordinateurs portables, sur des serveurs et même, depuis peu, sur des téléphones intelligents.

ÀB ! : Qu’est-ce que DebConf ? Quel rôle joue ce congrès dans l’univers Debian ? Quel impact sur Montréal ?

DebConf est un congrès annuel portant sur le projet Debian, destiné aux développeurs Debian et à tous ceux et celles qui sont intéressé·e·s par le projet. DebConf est une forme d’excroissance de Debian, car le congrès est organisé de manière autonome au projet Debian lui-même. Le choix des villes où DebConf se déroulent est fait en respectant un principe d’alternance entre l’est et l’ouest du monde (le prochain congrès aura lieu à Taïwan).
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Propriétarisation de l’alimentation


Texte publié dans le dossier Repenser l’alimentation du numéro 64 de la revue à bâbord.

Le monde de l’alimentation risque-t-il la propriétarisation ? La propriétarisation est le processus qui permet de donner des propriétaires à des idées ou des choses qui devraient être des biens communs pouvant être librement utilisés et partagés. Le réflexe naturel est de considérer les connaissances liées à l’alimentation comme aussi importantes pour notre survie que l’eau et l’air, et donc aussi comme un bien commun.

Les brevets sur le vivant sont un moyen bien connu pour propriétariser certains aliments de base. L’utilisation de brevets dans le domaine alimentaire est cepen­dant plus diversifiée. La cuisine utilisant, pour transformer les aliments, des procédés chimiques et mécaniques brevetables, la moindre amélioration de ces procédés est souvent brevetée pour tenter d’en tirer des profits importants liés à l’exclusivité d’utilisation et à l’usage de menaces légales. Par exemple, le Montréalais Marcellus Gilmore Edson obtint un brevet en 1884 pour son procédé de fabrication du beurre d’arachide, et ce, même si cet aliment était déjà connu chez les Incas et les Aztèques. Cet aliment si courant en Amérique du Nord a depuis été l’objet de plus de 50 000 brevets ! En plus des améliorations mécaniques ou chimiques de la production du beurre d’arachide, on a breveté des « recettes » comme cette variante du traditionnel sandwich beurre d’arachide et confiture qu’ont produite deux Américains en 1999.

L’arsenal légal utilisé pour propriétariser la nourriture n’est pas limité aux brevets. Même si une simple liste d’ingrédients et d’instructions ne peut être l’objet du droit d’auteur, il est quand même possible de l’appliquer à un texte plus complet expliquant une recette ou une photo du plat qui en résulte. On utilise aussi les marques de commerce pour empêcher des concurrents d’utiliser des noms de plats, ou bien le secret industriel pour que certaines recettes restent… secrètes.

La force des mesures légales pouvant être utilisées pour s’approprier différentes facettes de notre alimentation peut être décuplée par l’effet des grands traités commerciaux conçus pour imposer au monde l’intérêt des multinationales, sans réellement tenir compte de leurs effets limitant la diversité alimentaire ou le partage de la culture culinaire. La propriétarisation de l’alimentation se met en place graduellement, à travers les poursuites abusives contre des concurrents potentiels ou de simples internautes désirant partager leurs découvertes gastronomiques.

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L’effet hacker sur la démocratie

par Yannick Delbecque1

Note: Cet article est initialement paru dans la revue Nouveaux Cahiers du socialisme no 17 « Démocratie : entre dérives et recomposition », hiver, 2017, pp. 181–189. Je tiens à remercier le comité d'édition de ce numéro pour leurs nombreux commentaires et nombreuses demandes d'éclaircissements sur la version initiale de cet article, sans lesquels cette version n'aurait jamais vu le jour!

L’arrivée de nouvelles technologies comme l’impression, le télégraphe, la radio ou la télévision a engendré des espoirs de transformations politiques relatives à la diffusion de l’information et à l’élargissement de la participation aux débats publics. L’usage de ces inventions a été l’objet de luttes  : l’État et quelques grandes corporations se sont donné un quasi-monopole sur leur utilisation en mettant en place des réglementations de plus en plus complexes. Si le marché a pu rendre ces nouvelles technologies disponibles à tous et à toutes, les possibilités d’appropriation citoyenne et militante de ces technologies se sont paradoxalement réduites. L’informatisation d’une part grandissante des activités humaines et l’arrivée d’Internet ont créé des espoirs similaires de renouveau démocratique par un accès plus facile à l’information et la multiplication des débats publics, mais également une même volonté de contrôle des États et des intérêts privés.

Quel sera l’impact de l’informatisation sur le processus démocratique  ? Dans le milieu dit hacker, formé par des exploratrices et des explorateurs créatifs des possibilités de l’informatique valorisant le partage du savoir et la libre collaboration, on considère depuis longtemps l’informatisation comme une opportunité de rendre beaucoup plus souples et directs les processus démocratiques actuels, considérés comme désuets et inefficaces. Dans ce texte, nous allons décrire les sources de cette conception hacker de la démocratie et voir dans quelle mesure elle influence les processus démocratiques actuels.

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